A la rencontre des GO – Luffy

A la rencontre des GO – Luffy

Général

Olivier “Luffy” Hay évolue sur le circuit professionnel de Street Fighter depuis dix ans. Il a assisté à la croissance rapide de la discipline, il a participé à des dizaines de compétitions, remporté le tournoi le plus prestigieux au monde en 2014 et continue encore aujourd’hui de compter parmi les meilleurs mondiaux. Pour GamersOrigin il est revenu sur sa carrière, sa vie de pro gamer et la façon dont il envisage le versus fighting dans les années à venir.

Luffy : « J’ai commencé Street Fighter IV en 2009. Je n’avais pas l’ambition de devenir professionnel, c’était un passe-temps. Je finissais mes études et j’ai ensuite travaillé de 2010 à 2016 tout en exerçant ma passion à côté. En 2014 j’ai remporté l’EVO, le tournoi le plus important de la scène versus fighting, et en plus sur le jeu phare, Street Fighter. J’ai eu des propositions de plusieurs structures, mais elles ne m’auraient pas permis de passer à temps plein sur le jeu. Red Bull France m’a contacté le 1er janvier 2016 pour devenir athlète de la marque. J’ai sauté le pas et je suis devenu pro gamer à plein temps. J’ai conscience d’être un des rares en France à pouvoir vivre de l’esport sans avoir besoin de streamer à côté et donc à pouvoir me concentrer uniquement sur le jeu.

J’ai pu voir l’évolution du jeu et la professionnalisation de la scène depuis 2009. A partir de 2016-2017 il y a eu un vrai coup de boost, notamment grâce à la création du Capcom Pro Tour. Avant, c’était surtout des amateurs qui organisaient les tournois sans qu’il n’y ait de cash prize très important. Avec le Pro Tour, tu as en permanence des compétitions avec du prize pool et qui en plus te donnent des points qui te permettent de te qualifier pour les playoffs.

Qu’est-ce qui t’a poussé vers Street Fighter ? Tu as vu le jeu dans un magasin et tu t’es lancé ?

Exactement. J’avais 6 ans quand je jouais à Street Fighter II, et ensuite je n’ai plus du tout suivi la licence, je ne jouais qu’à des RPG et à des MMO. Quand je suis allé acheter la PS3, Street Fighter était le seul jeu du rayon que je connaissais. J’ai tout de suite adoré le jeu parce que ce n’est que du 1 contre 1, et ça te pousse à vouloir connaître ton adversaire, à vouloir le battre… Puis j’ai rejoint une communauté, j’ai fait des sessions chez moi, j’ai participé à des tournois, je me suis fais de nouveaux amis et petit à petit je suis devenu professionnel.

Comment vois-tu le futur à court et moyen terme du versus fighting ?

Il y a énormément de jeux de combat qui sortent, parfois même développés par des studios indépendants, ce qui veut bien dire que le genre plaît. Je pense qu’on n’est pas encore arrivé au point de maturité du genre. Il y avait 1 500 joueurs au tournoi Dragon Ball Fighter Z de l’EVO, alors que le tournoi SFV a attiré autant de monde qu’en 2017. DBZ Fighter Z a donc amené 1 500 nouveaux joueurs !

As-tu des relations particulières avec Capcom pour le développement du prochain opus ou pour l’équilibrage ?

Non, et je le regrette. Ils ne font pas appel aux joueurs pro dans ces moments-là. C’est pour ça qu’à sa sortie le jeu n’est pas du tout équilibré. Il y a bien eu une bêta, mais qui était plus du marketing qu’une vraie bêta test. A chaque saison il y a des buffs et des nerfs mais ça n’a rien à voir avec ce qui se passerait si on demandait leur avis aux pro.

Tu ne participes jamais à l’EVO sur plusieurs jeux ?

Non, c’est trop compliqué. J’ai tellement envie d’être compétitif que si je me mets à un autre jeu de combat je vais le tryhard et ça va empiéter sur le temps que j’ai pour SFV.

Regardes-tu d’autres compétitions que celles de versus fighting ?

Oui je suis un grand fan d’esport en général. Je regarde toujours les tournois de Dota 2, auquel j’ai joué pendant dix ans. Je regarde les Worlds de League of Legends, l’Overwatch League quand il y a des Français comme Akm, Poko et je vais suivre Paris Eternal. J’aime bien Clash Royal aussi.

Et tu n’as jamais pensé à devenir pro sur Dota ?

Non c’est trop compliqué, la scène évolue très peu, les anciens joueurs sont toujours là. C’est infiniment plus dur de percer sur Dota que sur LoL pour moi. Tout le gameplay change tout le temps : la map, les items, la plupart des champions…


Photo : pr4nk

Comment t’entraînes-tu ?

Je m’entraîne avec la communauté française, on joue pendant six ou sept heures puis on débriefe. Je suis le meilleur joueur parisien, dont je suis un point d’appui pour les plus jeunes. Sans entraînement offline, tu ne peux pas progresser. Il n’y pas de rivalité dans le versus fighting, personne ne fait son truc dans son coin. On sait que c’est grâce à l’effort de tout le monde qu’on progresse, qu’on travaille les différents matches-up, on se donne mutuellement des conseils.

Il ne t’arrive jamais de jouer d’autres personnages ?

A l’entraînement ça m’arrive, pour voir leurs coups, ce que mon perso peut punir, les avantages que je peux avoir… Jamais en compétition en revanche.

Est-ce que tu utilises beaucoup de vidéos pour analyser ton jeu et celui de tes adversaires ?

Énormément. On a accès à l’intégralité des replays du joueur que l’on veut directement dans le jeu, sans compter les matches qui sont sur YouTube. J’ai beaucoup plus de temps d’analyse vidéo que de jeu effectif. Je ne joue pas beaucoup, au maximum deux heures par jour, mais je peux analyser des vidéos pendant trois heures. Ça me permet de voir mes erreurs, celles de mes adversaires, leurs faiblesses, leurs points forts…Tous les joueurs de versus fighting font ce gros travail de back office.

Quelle place accordes-tu à la nutrition, au coaching mental ou à la préparation physique ?

C’est un des gros sujets du moment. Ça peut avoir une influence, mais ça ne fera pas de toi le meilleur joueur du monde. Si tu y passes du temps, tu seras possiblement en meilleure condition, c’est une valeur ajoutée mais ce n’est pas game-breaker. Tu peux faire du sport entre deux matches ou de la méditation pour canaliser ton stress et l’attente pendant une LAN par exemple.


Photo : Red Bull

Quel est ton moteur au quotidien, pour continuer à t’entraîner et à participer à des compétitions ?

C’est évidemment l’envie d’être le meilleur. Le versus fighting, c’est du 1 contre 1, qui plus est toujours IRL. C’est toi, sur ta chaise avec son stick ou ta manette, contre ton adversaire. Je suis en compétition toutes les semaines quelque part dans le monde, contre des joueurs pros ou des semi-pros, qui eux aussi ont une très bonne connaissance du jeu. Il n’y a pas vraiment de tournois invitational dans le versus fighting et toutes les étapes du Capcom Pro Tour sont quasiment aussi importantes les unes que les autres. On joue en permanence les uns contre les autres, tu perds contre quelqu’un une semaine en sachant que tu vas pouvoir le défier quelques jours plus tard.

On parle beaucoup de l’EVO et de la Capcom Cup, mais les joueurs que je croise là-bas je les croise aussi toutes les semaines. La difficulté est la même dans toutes les compétitions.

Est-il vrai que tu ne regardes jamais le bracket d’une compétition ?

C’est très rare que je le regarde. Je n’ai pas envie de m’infliger une certaine pression, surtout qu’il peut y avoir beaucoup d’attente entre les parties. Sinon je vais regarder maintes et maintes fois ses matches, réfléchir à ce que je vais faire… Je préfère partir du principe que je peux rencontrer le meilleur joueur du monde à chaque match, et c’est à moi de gérer ça. Peut-être que c’est une erreur, mais c’est ma façon de fonctionner. A la Capcom Cup j’ai regardé le bracket, je me suis beaucoup entraîné sur le match-up et je me suis mis une certaine pression. Si je ne l’avais pas fait, ça se serait peut-être passé différemment [NDLR : Luffy a perdu au 1er tour du winner bracket].

A quoi penses-tu pendant un match ?

Je suis complètement focus. Même si je n’ai pas de casque audio, je n’entends rien. Quel que soit l’adversaire ou le tournoi, c’est pareil.

Même pendant la finale de l’EVO, quand tu vois que tu es en train de gagner ?

Oui. Dans le versus fighting, les retournements de situation peuvent très vite arriver. Tu dois être focus à chaque milliseconde. Je joue beaucoup aux MOBA, et même si tu dois te concentrer, tu as des moments où tu peux en partie te relâcher : quand tu es mort, quand tu es dans ta base… Tu as des pics de concentration. Dans le versus fighting tu es en permanence dans ces pics. C’est ce qui est excitant. A l’EVO, quand tu as douze matches le même jour, tu es vidé à la fin de la journée.

Les seuls moments où je ne suis pas aussi concentré c’est quand je joue contre un casual. Sinon, dès que c’est un tournoi, je suis à fond, même dans un événement mineur.

Et tu as cette mentalité même quand tu joues à d’autres jeux ?

Je me suis rendu compte tout à l’heure que je n’arrivais plus à m’amuser en jouant à Street Fighter. Quand je joue en ligne, comme je suis très bien classé, je suis obligé de tryhard pour gagner, et si je tryhard je ne prends pas de plaisir. Et comme je fais de la compétition depuis dix ans, j’ai développé une certaine fibre compétitive, je veux toujours gagner.

Mais est-ce que cet état d’esprit n’est pas indispensable pour réussir au plus haut niveau ?

Si, évidemment. Je ne me dis jamais que je vais jouer un autre personnage que mon main pour m’amuser par exemple parce que je sais que je vais perdre.

Comment fais-tu pour te remettre psychologiquement d’une défaite ?

C’est dur. Quand je passe en loser bracket j’ai tendance à perdre ma concentration et c’est quelque chose que je dois travailler cette année. Je ne vais pas jouer de façon aussi secure. On pourrait dire que c’est bien, que je me lâche, que je suis imprévisible etc. Mais je sais que je suis en fait moins concentré. Je vais travailler dessus, ça n’est pas difficile, j’ai juste à me dire que ce n’est pas encore fini.

Inversement, te laisses-tu gagner par l’euphorie après une victoire ?

Absolument pas. Quand je passe au tour d’après, je sais que ça va être encore plus dur que le match précédent.


Photo : Anouck Asathal

Qu’as-tu dû mettre de côté pour devenir joueur professionnel ?

Avec le développement du Capcom Pro Tour et l’obligation de participer à presque toutes les étapes, je sacrifie beaucoup de vie de famille et de vie sociale. J’ai beaucoup de déplacements en dehors de l’Europe, où je dois partir cinq ou six jours de la semaine. C’est encore pire quand tu as un travail en plus du jeu : tu sacrifies tous tes congés, tes week-ends, tes soirées. Tu n’es pas obligé de tout sacrifier, mais si tu veux être le meilleur c’est nécessaire.

Que pensent tes proches de ton statut de joueur professionnel ?

Au début, ils voyaient ça comme un loisir. Dès que je suis passé pro, ils ont compris que c’était mon travail. Ils savent que c’est sérieux et que je gagne ma vie grâce à ça.

Qu’est-ce qui se passe si tu n’arrives pas à être bon sur le prochain SF ?

J’ai déjà été confronté à cette question lors de la sortie de Street Fighter V. J’étais le meilleur joueur européen sur Street Fighter IV, et même si le nom est identique, le gameplay est totalement différent. Le jeu pourrait très bien ne pas s’appeler Street Fighter, même si tu as toujours les figures emblématiques comme Ryu. C’est un tout nouveau jeu et un vrai défi pour moi, en plus en 2016 lors de ma signature avec Red Bull. J’ai pris le risque de quitter mon travail pour être joueur à plein temps sur un nouveau jeu.

Durant les premiers mois d’un jeu, je sais que je ne vais pas être le meilleur. Mais si on me laisse un peu de temps… J’apprends lentement, mais sûrement. J’ai besoin de bien comprendre, de bien analyser le gameplay. En six ou sept mois je suis devenu le meilleur joueur français.

De même, en 2013 je me suis mis à King of Fighters, qui est un autre jeu de versus fighting, et j’ai réussi à rapidement devenir l’un des meilleurs en France alors que c’était mes premiers pas sur un jeu de la série. Je pense que j’ai de bonnes capacités “transférables” entre plusieurs versus fighting, et je pourrais avoir un très bon niveau sur Injustice ou Mortal Kombat par exemple. Par contre si demain je me mets à FIFA, ça ne marchera pas.

Si Street Fighter V s’arrête, je n’aurais pas de mal à aller sur un autre jeu même si j’aurais besoin d’un peu de temps.

Est-ce que tu penses à l’après, à la fin de ta carrière de joueur pro ?

Oui, évidemment. Cette année j’ai accepté d’être ambassadeur de Randstad, ça me permet d’avoir un pied dans le monde réel. On discute, je leur fais des recommandations… J’ai de la chance d’avoir un diplôme et d’avoir travaillé dans une très grande entreprise de communication où j’étais responsable. Je pense que je pourrai toujours rebondir dans un emploi plus traditionnel.

Quant à rebondir dans l’esport… Je ne pense pas avoir la fibre pour être commentateur. En revanche, pourquoi pas devenir coach. A voir comment le marché évolue. Aujourd’hui, les coaches et les analystes ont des emplois peu stables. L’esport en lui-même n’est pas stable. Finalement si j’évolue vers ces postes, ça sera la même chose et ça ne fera que décaler le problème dans le temps. Si demain je me fais dépasser, je me mettrais en retrait et je sais que je pourrai toujours rebondir. »